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CHAPITRE IV
Kustendjé
La premiere fois que nous quittames Varna pour Kustendjé, nous suivimes la route maritime. Le 6 juiliet 1855, l'Arrmy-and-Navy, petit paquebot affrété par l'intendance francaise, jetait,en nous attendant, son panache bicolore a la brise du soir. Nous devions, en effet, profiter de son retour a Kustendjé pour nous rendre dans la Dobroudcha. Un détachement de huit hommes, que le commandant supérieur de Varna avait donné a Ia mission, devait nous accompagner. Nous partimes apres le coucher du soleil; la nuit était magnitique, et permit a ceux d`entre nous qui ne purent pas prendre place dans Ia petite cabiue du navire, de passer de longues heures de contemplation devaut le sublime spectacle qu’offre toujours les rayons solitaires d’une lune sans nuages sur une mer calme.
Les ombreuses collines duTékié et de Baltchik passerent successivement devanl nos yeux, au-dessus de leurs falaises blanches; et nous ne pumes pas admirer dans l`ombre de la nuit les splendides reflets que jette dans les flots durant le jour le cap de Kala-Kria. C’est au sud de ce cap qu’est placée la petite ville de Baltchik, l’antique Dionysopolis, plus anciennement encore appelee (Cruni (Kpouvoi) a cause de ses sources d’eau douce. On sail tous les services que sa rade, fermée aux vents du nord, a rendus a la marine francaise. Baltchik, dominé par des falaises dessechées, est dans de bonnes conditions de salubrité; mais le peu de largeur de la plage sera toujours un obstacle a son développement commercial, a moins que par des travaux de remblais considérables on n’éloigne la mer de la falaise. Baltchik est placé a l’entrée de la Dobroudcha, region des steppes, qui s’étend au nord-est de la Bnlgarie,entre Silistrie, Baltchik, le Danube et la mer Noire. C’est l’ancienne Scythie romaine.
Du pent du navire, la Dobroudcha nous apparut dans toute sa nudité sauvage. Les arides falaises de craie qui ferment ses rives font place en certains points a des dunes de sable, derriere lesquelles nous apercevions de grands lacs couverts d’oiseaux aquatiques. De temps en temps de nombreux pélicans nous apparaissaint au fond d’un golfe desert, un dauphin se jouait avec le sillage de notre hélice, un souffleur lancait au-dessus des flots son jet d'écume; mais tout etre anime disparaissait bientot, et rien ne venait plus troubler le calme et la solitude de cette nature, dont un soleil de plomb semblait encore augmenter la monotone mais solennelle poésie. Sur ces flots déserts, devant cette rive abandonnée, Ovide, il y a bientot deux mille ans, se croyait peut-etre aux limites du monde:
Lassus in extremis jaceo populisque Iocisque. (Trist., I. III,III.)Les falaises de la Dobroudcha, que nous ne perdions plus de vue, avaient en effet un caractere si étrange, que nous étions sur le point de nous laisser aller nous mémes a cette crainte quand nous apercumes le cap de Kustendjé.
Sur une pointe de terre en forme de lyre et sur de hautes falaises, la ville de Kustendjé, ou Kostendjé, étalait autrefoisses maisons clair-semées; la plage étroite, mais plus large qu‘a Baltchik, laissait l'emplacement de grands magasins, dont les ruines couvrent la rive. Une jetée antique forme encore un petit bassin qui devait étre suilisant pour les galéres, mais qui contiendrait actuellement a peine une demi-douzaine des plus petits navires de commerce. Peu de travaux pourtant suffiraient pour pouvoir y offrir un abri completement sur pour des navires de trois at quatre cents tonneaux. Kustendje est encore le meilleur port de cette region. Sa rade est foraine, mais de bonne tenue, et ouverte seulement aux vents du sud. Elle vaudrait celle de Baltchik si elle avait la meme profondeur.
Nous saluames en passant l'équipage de la goelette stationnaire francaise; elle se balancait sur la rade, attendant l'occasion de donner un refuge aux officiers et aux soldats francais charges de faire des approvisionnements de foin dans les steppes, et qui, dépourvus de moyens de defense, n’eussent pu songer qu`a la fuite dans le cas d’une invasion russe. Notre navire mouilla en rade, et un canot se détacha de son bord pour venir nous déposer sur une colonne de granit brisée et couchée, qui formait l'extrémité d’une petite jetée construite pour le service de l'intendance francaise.
Des que nous eumes mis pied a terre, notre coeur se serra a la vue de toutes ces ruines solilaires dont les pierres miroitaient en silence sous les rayons d’un soleil brulant. Les tiges de l'angelique enveloppaient de toutes parts les pans de murs, qui conservaient encore les traces de l'incendie. Des squelettes de buftles, de bceufs et de chevaux. gisaient partout sur la plage. Quelques chiens maigres couraient ca et la, se disputant des restes immondes. De temps en temps une femme turque, enveloppée de son grand voile blanc comme une apparition funebre, semblait venir nous épier a travers les fissures d’une ruine. Tout ce sombre tableau servait de cadre a deux ou trois beaux enfants qui, par leur vivacité, par les brillantes couleurs de leurs vétements orientaux, semblaient une protestation vivante contre la mort. Quelques figures de zouaves crayonnées au charbon, des noms francais écrits sur des pans de murs en ruine, tels étaient les seuls et éphémeres monuments du passage des Francais.
Nous trouvames les autres membres de la mission installés dans une ruine dont la facade était tournée vers la France. La mer déroulait devant nous son splendide tapis, sur lequel les courants dessinaient, cornme a Marseille et a Varna, leurs arabesques fantastiques. Immobile au milieu du golfe et solitaire comme nous, notre petite goélette étendait jusqu’a nos pieds ses longs reflets.
Notre premier repas de corps fut des plus joyeux: une vieille porte nous servit de table, et l`un de nos soldats nous prépara un déjeuner moins que frugal, mais auquel ne manquerent ni apptit ni gaieté. Nous rimes de nos miseres, et nous nous contentames d'eau saumatre pour boire a la gloire de notre France. Il nous fallut, apres le dejeuner, songer a dresser notre tcnte dans la cour de notre habitation. Des que nous eumes terminé notre installation de campement, nous allames faire notre premiere visite aux officiers francais qui se trouvaient en ce moment a Kustendjé. M. le sous-intendant Blondeau, avec une amabilité toute francaise, nous invita a diner pour Ie jour meme; nous trouvames a sa table cordialite, sympathie profonde, et deja meme douce intimité. Tout cela était bien suffisant pour nous faire oublier les imperfections du menu du repas de Kustendje. MM. Fouche, ofticier d'administration, et Gaudin, médecin militaire, avec lesquels nous nous trouvames réunis chez M. Blondeau, complétaient toute notre societe francaise. Nos relations s’étendirent bientet pourtant en dehors du petit cercle de nos compatriotes.
Des le second jour cle notre arrivee, nous recumes la visite de notre vieux proprietaire. Il representait, a lui seul, toute l`administration des douanes de Kustendjé. Notre banabach (c’etaitIe nom que nos soldats donnaient aux Turcs, qui nous appelaient eux-memes dis donc, traduction littérale de banabach) etait un homme maigre, de moyenne taille, au teint hale, a la barbe rare et grise, a la physionomie debonnaire. Fidele aux vieilles traditions, il portait une longue robe, a fond blanc, couverte de petites fleurs rouges aux feuilles vertes.
Notre banabach ne voulut jamais accepter l’invitation que nous lui fimes souvent de venir diner avec nous; il craignait d’etre force de boire du vin ou de manger du porc sans le savoir. Peut·etre aussi avait-il peur d`étre obligé de se servir a notre repas de toutes ces choses inutiles que nous appelons serviettes, fourchettes, cuillers, etc. Cela ne l'empechait pas de nous combler de prévenances, et surtout de melons et de pastéques; c’était, je pense, le produit le plus net de sa douane, probablement peu lucrative pour le sultan: car notre ami nous avouait un jour sans remords qu’il se rendait coupable de concussions.
"Les appointements que ie toucbe, nous disait-il, ne sauraient me suffire pour nourrir ma famille, et c`est sans scrupule que je rends compte an padischa d’une somme inférieure a celle de mes recettes. Je ne demanderais pas mieux que d’étre son fidele et désintéressé serviteur; mais il faudrait pour cela qu'il me donnat de quoi vivre."
Ce langage, que nous tenait le plus obscur des fonctionnaires ottomans, pourrait etre celui de bien des employes do tous grades; cela donne une idée du service administratif en Turquie. Nous étions dans les bonnes graces du premier officier public de Kustendjé, qui avait daigné nous faire l'accueil le plus gracieux do monde.
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Ce muddir avait une petite fille charmante, dont il me semble voir encore les grands yeux noirs si pleins de melancolie. La pauvre enfant, qui etait deja presque une jeune fille, savourait ses dernieres heures de liberte: car son collier de monnaie d’or (1} faisait deja deux fois le tour de son cou. Son front etait ceint d’une couronne de sequins, et l'épouseur ne devait pas se faire longtemps attendre. On la rencontrait souvent seule dans les rues de Kustendje, ou entouree d’une joyeuse troupe d’enfants; elle ne prenait deja plus part a leurs jeux, elle semhlait ne se méler a eux que pour conserver plus longtemps le privilege de faire briller au soleil les paillettes d’or de son costume, que le feredje (2) ne devait pas tarder de couvrir.
Il y avait e Kustendje un autre Turc de distinction, que M. Bloudeau estimait beaucoup. Salem, le chef des cawas de l'intendance, etait en effet le plus intelligent de ses compatriotes, et n’etait nullement imbu de leurs prejuges. Il disait a M. Blondeau qu’il le recevrait chez lui s’il n’etait pas oblige de menager L'opinion publique. Salem avait pour femme la plus jolie kadine du pays.
(1) Les jeunes Turques portent leur dot auteur de leur cou, en sequins d‘or qu‘elles percent et reunissent en celliers.
(2) Grand voile dont les femmes mariees s'enveloppent en Orient
ll était tres heureux; son ménage était le modele de ceux de Kustendjé. Les Turcs out sous le rapport moral une reputation aussi proverbiale que souvent imméritée. La polygamie est beaucoup moins répandue en Turquie qu’on ne le croit en France: non pas que la loi la défende dans une certaine limite; mais elle y met des entraves en forcant le mari a donner a chacune de ses femmes tous les avantages de l`aisance et de la richesse dont elle jouissait sous le toit paternel. La plupart des musulmans ne sont pas assez riches pour avoir plus d’une femme, et quelques rares personnages peuveut seuls se donner le luxe du harem. La famille turque, par suite du mystére qui l'entoure, est tres respectée.
Aussi voit-on bien rarement des infractions a la grande loi du mariage. On se surveille réciproquement, et, de plus, l‘iman, du haut de son minaret placé au-dessus des habitations, partout cinq fois par jour plonge son oeil scrutateur; la surveillance est-elle de tous les instants, et un délit peut-il difficilement passer inapercu. Nous ne prétendons pouriant pas que la société turque soit toujours de moeurs irréprochables; mais au moins sait-elle garder une dignité que parfois on oublie en Occident.
La plus sérieuse sauvegarde des mceurs est, du reste, pour la population turque d’Europe, l‘inertie des caracteres et l’extreme nonchalance physique. Cette population, la plus faible de l’0rient, est en meme temps la plus indifférente a tout ce qui la touche, j’allais dire la plus bienveillante envers les mille nationalites etrangeres qui l’absorbent. La triste reputation d’intolérance des musulmans, que de recents et sanglants attentats ne sont pas de nature a diminuer, n’a que de trop legitimes fondements en Asie, en Afrique et partout ou prédomine l'element arabe dans le peuple; mais en Europe des fonctionnaires cupides ou des prétres fanatiques parviennent rarement a rallumer contre les nombreuses populations chretiennes qui peuplent la Bulgarie les haines hereditaires de l’Islam.
Les rives du bas Danube sont couvertes de villages russes, dont les habitants, exiles volontaires, preferent la domination turque a la tyrannie moscovite. Les allies, durant la guerre, se sont etablis partout sans rencontrer la moindre ditficulte; et nous·memes, dans la Dobroutcha et au fond du Deli-Ourman, nous n’avons jamais couru le moindre danger. La pression morale de l'intervention armee ne saurait etre objectée: car le bruit de nos exploits ne parvenait guere jusqu’au peuple, qui attribuait naivement aux armes turques tous les succes des allies. ll n’était pas rare, au moment de la prise de Sebastopol, d’entendre des Turcs raconter que cette ville avit été enlevée d’assaut par les leurs.
lls étaient quelquefois meme d’avis que les alliés avaieut été non seulement inutiles, mais embarrassants.Gette ignorance n`était pas le fait de la population civile seule; beaucoup d’officiers memes la partageaient. Un jour, dans un café de Toultcha, un offlcier turc, entre deux bouffées de tchibouk, s’étonnait que le sultan ent eu le caprice de placer une femme sur le tréne d‘Angleterre, et, de plus, qu’il fat allé appeler a son aide tant de chrétiens inutiles pour une besogne qu`eut pu faire une poigne de Turcs.
Un autre officier, plus clairvoyant, répondit que, sans chercher a expliquer le fait d’une femme sultan autrement que par le bon plaisir du padischa, il etait facile de comprendre pourquoi celui-ci avail appelé les Francs en_0rient: quel intérét avait-il, enffet, a faire tuer ses sujets, quand un ordre de sa part suffisait pour faire accourir a leur place toutes les nations de l’Occident ?
C`était probablement aussi la pensée du pacha de Toultcha, qui se plaignait un jour a l`un d’entre nousque les Fraceais ne vinssent pas disperser la poignée de Russes réunis a Ismail et a Reni, et la miserable flottille ennemie qui, en face de Toultcha, semblait braver les quaranle mille Turcs qu‘il commandait en barrant les bouches du Danube. Mais, si nous avons rencontre souvent en Turquie le défaut de lumieres, nous avons vu aussi des hommes vraiment remarquables. C'est avec un veritable plaisir que je nomme ici Mahmoud-Masar-Pacha, general de brigade, fils du célebre Réchid-Pacha.
J`eus l’honneur de le rencontrer un jour entre Chumla et Varna, et de passer toute une soirée avec Iui a bord d`un paquebot francais. On ne trouve pas en France d`honmme plus airnable et mieux éleve. Je pourrais en dire autant d`un jeuue capitaine du génie, que je vis souvent a Rassova et plus tard a Silistrie, et dont je regrette que le nom m'échappe. Ce ne sont pas la, du reste, les seuls hommes distingués indigenes que j’aie rencontrés en Orient. Mais quelques rares ofliciers ne suffisent pas pour changer l’esprit de l’armée, et les hommes remarquables qui font l’honneur de la Turquie et le sultan lui méme ne trouveut que des entraves au milieu d’une population ignorante et inerte. Ils ont quelque influence au coeur de l'empire, a Constantinople; mais, comme les rayons lumineux qui s’éloiguent de leur foyer, leur action s’affaiblit, avec leur autorité, de la capitale aux frontieres.
Aussi la colonne du Tanzimat n'est souvent au fond des provinces que le monument commémoratif seulement d`une réforme que le peuple iguore et que les autorités sans force n'osent pas executer. Nous ne restames sous la tente a Kustendjé qu`une semaine. Nous partimes le 13 juillet pour notre voyage sur les rives du Danube. Mais, avant notre départ, le caporal attaché a la mission avait recu l`ordre de restaurer une ruine qui devait étre notre habitation. A notre retour, 17 juillet, nous retrouvames un palais; notre maison avait un toit de rosaux, des planchers au premier étage, et une échelle de bois en dehors pour arriver dans les chambres. Mais les planches manquerent pour les portes et les fenétres, et il fallut, en attendant qu’on nous en envoyat de Constantinople, nous contenter pour toute fermeture de quelques feuilles de papier trouvées au fond de nos malles, et de vieux journaux dont M. Blondeau voulut bien faire l’aumone a notre misere.
Des le premier jour de notre installation dans notre nouvelle residence de Kustendjé, le drapeau francais flotta an-dessus de nos tétes, et nous eumes le bonheur de voir a son ombre la ville infortunée revenir insensiblement a la vie. Déja l’intendance francaise lui donnait une animation insolite tous les dimanches, qui étaient les jours de paye des ouvriers occupés a faucher dans les steppes. Des le milieu de juillet, les premiers ouvriers terrassiers arrivaient de Valachie, et leur nombre s’accrut rapidement.
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