You are not logged in.

Dear visitor, welcome to Romania - The Community Forum (RTC). If this is your first visit here, please read the Help. It explains in detail how this page works. To use all features of this page, you should consider registering. Please use the registration form, to register here or read more information about the registration process. If you are already registered, please login here.

1

Friday, February 4th 2011, 8:13am

1855: Kustendjeh - viewed by Camille Allard, Constanta

1855: La Bulgarie Orientale
ouvrage orne de 7 gravures et de 2 cartes. Suivie d'une notice sur le Danube par J. Michel et de L'explication des inscriptions par Leon Renier

Author: Camille Allard (1832-1864), Jules Michel, Leon Renier (1809-1885)
Published: Paris, Le Clere et Dillet, 1864


Quoted from "Bulgarie..."

CHAPITRE IV
Kustendjé
La premiere fois que nous quittames Varna pour Kustendjé, nous suivimes la route
maritime. Le 6 juiliet 1855, l'Arrmy-and-Navy, petit paquebot affrété par l'intendance francaise, jetait,en nous attendant, son panache bicolore a la brise du soir. Nous devions, en effet, profiter de son retour a Kustendjé pour nous rendre dans la Dobroudcha. Un détachement de huit hommes, que le commandant supérieur de Varna avait donné a Ia mission, devait nous accompagner. Nous partimes apres le coucher du soleil; la nuit était magnitique, et permit a ceux d`entre nous qui ne purent pas prendre place dans Ia petite cabiue du navire, de passer de longues heures de contemplation devaut le sublime spectacle qu’offre toujours les rayons solitaires d’une lune sans nuages sur une mer calme.

Les ombreuses collines duTékié et de Baltchik passerent successivement devanl nos yeux, au-dessus de leurs falaises blanches; et nous ne pumes pas admirer dans l`ombre de la nuit les splendides reflets que jette dans les flots durant le jour le cap de Kala-Kria. C’est au sud de ce cap qu’est placée la petite ville de Baltchik, l’antique Dionysopolis, plus anciennement encore appelee (Cruni (Kpouvoi) a cause de ses sources d’eau douce. On sail tous les services que sa rade, fermée aux vents du nord, a rendus a la marine francaise. Baltchik, dominé par des falaises dessechées, est dans de bonnes conditions de salubrité; mais le peu de largeur de la plage sera toujours un obstacle a son développement commercial, a moins que par des travaux de remblais considérables on n’éloigne la mer de la falaise. Baltchik est placé a l’entrée de la Dobroudcha, region des steppes, qui s’étend au nord-est de la Bnlgarie,entre Silistrie, Baltchik, le Danube et la mer Noire. C’est l’ancienne Scythie romaine.

Du pent du navire, la Dobroudcha nous apparut dans toute sa nudité sauvage. Les arides falaises de craie qui ferment ses rives font place en certains points a des dunes de sable, derriere lesquelles nous apercevions de grands lacs couverts d’oiseaux aquatiques. De temps en temps de nombreux pélicans nous apparaissaint au fond d’un golfe desert, un dauphin se jouait avec le sillage de notre hélice, un souffleur lancait au-dessus des flots son jet d'écume; mais tout etre anime disparaissait bientot, et rien ne venait plus troubler le calme et la solitude de cette nature, dont un soleil de plomb semblait encore augmenter la monotone mais solennelle poésie. Sur ces flots déserts, devant cette rive abandonnée, Ovide, il y a bientot deux mille ans, se croyait peut-etre aux limites du monde:

Lassus in extremis jaceo populisque Iocisque. (Trist., I. III,III.)

Les falaises de la Dobroudcha, que nous ne perdions plus de vue, avaient en effet un caractere si étrange, que nous étions sur le point de nous laisser aller nous mémes a cette crainte quand nous apercumes le cap de Kustendjé.

Sur une pointe de terre en forme de lyre et sur de hautes falaises, la ville de Kustendjé, ou Kostendjé, étalait autrefoisses maisons clair-semées; la plage étroite, mais plus large qu‘a Baltchik, laissait l'emplacement de grands magasins, dont les ruines couvrent la rive. Une jetée antique forme encore un petit bassin qui devait étre suilisant pour les galéres, mais qui contiendrait actuellement a peine une demi-douzaine des plus petits navires de commerce.

Peu de travaux pourtant suffiraient pour pouvoir y offrir un abri completement sur pour des navires de trois at quatre cents tonneaux. Kustendje est encore le meilleur port de cette region. Sa rade est foraine, mais de bonne tenue, et ouverte seulement aux vents du sud. Elle vaudrait celle de Baltchik si elle avait la meme profondeur.

Nous salutames en passant l'équipage de la goelette stationnaire
francaise; elle se balancait sur la rade, attendant l'occasion de donner un refuge aux officiers et aux soldats francais charges de faire des approvisionnements de foin dans les steppes, et qui, dépourvus de moyens de defense, n’eussent pu songer qu`a la fuite dans le cas d’une invasion russe.

Notre navire mouilla en rade, et un canot se détacha de son bord pour venir nous déposer sur une colonne de granit brisée et couchée, qui formait l'extrémité d’une petite jetée construite pour le service de l'intendance francaise.

Des que nous eumes mis pied a terre, notre coeur se serra a la vue de toutes ces ruines solilaires dont les pierres miroitaient en silence sous les rayons d’un soleil brulant. Les tiges de l'angelique enveloppaient de toutes parts les pans de murs, qui conservaient encore les traces de l'incendie. Des squelettes de buftles, de bceufs et de chevaux. gisaient partout sur la plage.

Quelques chiens maigres couraient ca et la, se disputant des restes immondes. De temps en temps une femme turque, enveloppée de son grand voile blanc comme une apparition funebre, semblait venir nous épier a travers les fissures d’une ruine. Tout ce sombre tableau servait de cadre a deux ou trois beaux enfants qui, par leur vivacité, par les brillantes couleurs de leurs vétements orientaux, semblaient une protestation vivante contre la mort. Quelques figures de zouaves crayonnées au charbon, des noms francais écrits sur des pans de murs en ruine, tels étaient les seuls et éphémeres monuments du passage des Francais.

Nous trouvames les autres membres
de la mission installés dans une ruine dont la facade était tournée vers la France.

La mer déroulait devant nous son splendide tapis, sur lequel les courants dessinaient, cornme a Marseille et a Varna, leurs arabesques fantastiques. Immobile au milieu du golfe et solitaire comme nous, notre petite goélette étendait jusqu’a nos pieds ses longs reflets.

Notre premier repas de corps fut des plus joyeux: une vieille porte nous servit de table, et l`un de nos soldats nous prépara un déjeuner moins que frugal, mais auquel ne manquerent ni apptit ni gaieté.

Nous rimes de nos miseres, et nous nous contentames d'eau saumatre pour boire a la gloire de notre France. Il nous fallut, apres le dejeuner, songer a dresser notre tcnte dans la cour de notre habitation.


Des que nous eumes
... installés dans une ruine dont la facade ait tournée vers la France...


1854: cladirea fotografiata
terminé notre installation de campement, nous allames faire notre premiere visite aux officiers francais qui se trouvaient en ce moment a Kustendjé.

M. le sous-intendant Blondeau, avec une amabilité toute francaise, nous invita a diner pour Ie jour meme; nous trouvames a sa table cordialite, sympathie profonde, et deja meme douce intimité.

Tout cela était bien suffisant pour nous faire oublier les imperfections du menu du repas de Kustendje.

MM. Fouche, ofticier d'administration, et Gaudin, médecin militaire, avec lesquels nous nous trouvames réunis chez M. Blondeau, complétaient toute notre societe francaise.

Nos relations s’étendirent bientet pourtant en dehors du petit cercle de nos compatriotes.

Des le second jour de notre arrivee, nous recumes la visite de notre vieux proprietaire. Il representait, a lui seul, toute l`administration des douanes de Kustendjé.

Notre banabach (c’etait le nom que nos soldats donnaient aux Turcs, qui nous appelaient eux-memes dis donc, traduction littérale de banabach) etait un homme maigre, de moyenne taille, au teint hale, a la barbe rare et grise, a la physionomie debonnaire.

Fidele aux vieilles traditions, il portait une longue robe, a fond blanc, couverte de petites fleurs rouges aux feuilles vertes.

Notre banabach ne voulut jamais accepter l’invitation que nous lui fimes souvent de venir diner avec nous; il craignait d’etre force de boire du vin ou de manger du porc sans le savoir.

Peut·etre aussi avait-il peur d`étre obligé de se servir a notre repas de toutes ces choses inutiles que nous appelons serviettes, fourchettes, cuillers, etc.

Cela ne l'empechait pas de nous combler de prévenances, et surtout de melons et de pastéques; c’était, je pense, le produit le plus net de sa douane, probablement peu lucrative pour le sultan: car notre ami nous avouait un jour sans remords qu’il se rendait coupable de concussions.

"Les appointements que je touche, nous disait-il, ne sauraient me suffire pour nourrir ma famille, et c`est sans scrupule que je rends compte an padischa d’une somme inférieure a celle de mes recettes.

Je ne demanderais pas mieux que d’étre son fidele et désintéressé serviteur; mais il faudrait pour cela qu'il me donnat de quoi vivre."

Ce langage, que nous tenait le plus obscur des fonctionnaires ottomans, pourrait etre celui de bien des employes de tous grades; cela donne une idée du service administratif en Turquie.

Nous étions dans les bonnes graces du premier officier public de Kustendjé, qui avait daigné nous faire l'accueil le plus gracieux du monde.

2

Friday, February 4th 2011, 10:52am

Kustendjeh, 1856

Quoted from "Bulgarie..."

Ce muddir avait une petite fille charmante, dont il me semble voir encore les grands yeux noirs si pleins de melancolie. La pauvre enfant, qui etait deja presque une jeune fille, savourait ses dernieres heures de liberte: car son collier de monnaie d’or (1} faisait deja deux fois le tour de son cou. Son front etait ceint d’une couronne de sequins, et l'épouseur ne devait pas se faire longtemps attendre. On la rencontrait souvent seule dans les rues de Kustendje, ou entouree d’une joyeuse troupe d’enfants; elle ne prenait deja plus part a leurs jeux, elle semhlait ne se méler a eux que pour conserver plus longtemps le privilege de faire briller au soleil les paillettes d’or de son costume, que le feredje (2) ne devait pas tarder de couvrir.

Il y avait e Kustendje un autre Turc de distinction, que M. Bloudeau estimait beaucoup. Salem, le chef des cawas de l'intendance, etait en effet le plus intelligent de ses compatriotes, et n’etait nullement imbu de leurs prejuges. Il disait a M. Blondeau qu’il le recevrait chez lui s’il n’etait pas oblige de menager L'opinion publique. Salem avait pour femme la plus jolie kadine du pays.
(1) Les jeunes Turques portent leur dot auteur de leur cou, en sequins d‘or qu‘elles percent et reunissent en celliers.
(2) Grand voile dont les femmes mariees s'enveloppent en Orient

ll était tres heureux; son ménage était le modele de ceux de Kustendjé. Les Turcs out sous le rapport moral une reputation aussi proverbiale que souvent imméritée. La polygamie est beaucoup moins répandue en Turquie qu’on ne le croit en France: non pas que la loi la défende dans une certaine limite; mais elle y met des entraves en forcant le mari a donner a chacune de ses femmes tous les avantages de l`aisance et de la richesse dont elle jouissait sous le toit paternel. La plupart des musulmans ne sont pas assez riches pour avoir plus d’une femme, et quelques rares personnages peuveut seuls se donner le luxe du harem. La famille turque, par suite du mystére qui l'entoure, est tres respectée.

Aussi voit-on bien rarement des infractions a la grande loi du mariage. On se surveille réciproquement, et, de plus, l‘iman, du haut de son minaret placé au-dessus des habitations, partout cinq fois par jour plonge son oeil scrutateur; la surveillance est-elle de tous les instants, et un délit peut-il difficilement passer inapercu. Nous ne prétendons pouriant pas que la société turque soit toujours de moeurs irréprochables; mais au moins sait-elle garder une dignité que parfois on oublie en Occident.

La plus sérieuse sauvegarde des mceurs est, du reste, pour la population turque d’Europe, l‘inertie des caracteres et l’extreme nonchalance physique. Cette population, la plus faible de l’0rient, est en meme temps la plus indifférente a tout ce qui la touche, j’allais dire la plus bienveillante envers les mille nationalites etrangeres qui l’absorbent. La triste reputation d’intolérance des musulmans, que de recents et sanglants attentats ne sont pas de nature a diminuer, n’a que de trop legitimes fondements en Asie, en Afrique et partout ou prédomine l'element arabe dans le peuple; mais en Europe des fonctionnaires cupides ou des prétres fanatiques parviennent rarement a rallumer contre les nombreuses populations chretiennes qui peuplent la Bulgarie les haines hereditaires de l’Islam.

Les rives du bas Danube sont couvertes de villages russes, dont les habitants, exiles volontaires, preferent la domination turque a la tyrannie moscovite. Les allies, durant la guerre, se sont etablis partout sans rencontrer la moindre ditficulte; et nous·memes, dans la Dobroutcha et au fond du Deli-Ourman, nous n’avons jamais couru le moindre danger. La pression morale de l'intervention armee ne saurait etre objectée: car le bruit de nos exploits ne parvenait guere jusqu’au peuple, qui attribuait naivement aux armes turques tous les succes des allies. ll n’était pas rare, au moment de la prise de Sebastopol, d’entendre des Turcs raconter que cette ville avit été enlevée d’assaut par les leurs.

lls étaient quelquefois meme d’avis que les alliés avaieut été non seulement inutiles, mais embarrassants.Gette ignorance n`était pas le fait de la population civile seule; beaucoup d’officiers memes la partageaient. Un jour, dans un café de Toultcha, un offlcier turc, entre deux bouffées de tchibouk, s’étonnait que le sultan ent eu le caprice de placer une femme sur le tréne d‘Angleterre, et, de plus, qu’il fat allé appeler a son aide tant de chrétiens inutiles pour une besogne qu`eut pu faire une poigne de Turcs.

Un autre officier, plus clairvoyant, répondit que, sans chercher a expliquer le fait d’une femme sultan autrement que par le bon plaisir du padischa, il etait facile de comprendre pourquoi celui-ci avail appelé les Francs en_0rient: quel intérét avait-il, enffet, a faire tuer ses sujets, quand un ordre de sa part suffisait pour faire accourir a leur place toutes les nations de l’Occident ?

C`était probablement aussi la pensée du pacha de Toultcha, qui se plaignait un jour a l`un d’entre nousque les Fraceais ne vinssent pas disperser la poignée de Russes réunis a Ismail et a Reni, et la miserable flottille ennemie qui, en face de Toultcha, semblait braver les quaranle mille Turcs qu‘il commandait en barrant les bouches du Danube. Mais, si nous avons rencontre souvent en Turquie le défaut de lumieres, nous avons vu aussi des hommes vraiment remarquables. C'est avec un veritable plaisir que je nomme ici Mahmoud-Masar-Pacha, general de brigade, fils du célebre Réchid-Pacha.

J`eus l’honneur de le rencontrer un jour entre Chumla et Varna, et de passer toute une soirée avec Iui a bord d`un paquebot francais. On ne trouve pas en France d`honmme plus airnable et mieux éleve. Je pourrais en dire autant d`un jeuue capitaine du génie, que je vis souvent a Rassova et plus tard a Silistrie, et dont je regrette que le nom m'échappe. Ce ne sont pas la, du reste, les seuls hommes distingués indigenes que j’aie rencontrés en Orient. Mais quelques rares ofliciers ne suffisent pas pour changer l’esprit de l’armée, et les hommes remarquables qui font l’honneur de la Turquie et le sultan lui méme ne trouveut que des entraves au milieu d’une population ignorante et inerte. Ils ont quelque influence au coeur de l'empire, a Constantinople; mais, comme les rayons lumineux qui s’éloiguent de leur foyer, leur action s’affaiblit, avec leur autorité, de la capitale aux frontieres.

Aussi la colonne du Tanzimat n'est souvent au fond des provinces que le monument commémoratif seulement d`une réforme que le peuple iguore et que les autorités sans force n'osent pas executer. Nous ne restames sous la tente a Kustendjé qu`une semaine. Nous partimes le 13 juillet pour notre voyage sur les rives du Danube. Mais, avant notre départ, le caporal attaché a la mission avait recu l`ordre de restaurer une ruine qui devait étre notre habitation. A notre retour, 17 juillet, nous retrouvames un palais; notre maison avait un toit de rosaux, des planchers au premier étage, et une échelle de bois en dehors pour arriver dans les chambres. Mais les planches manquerent pour les portes et les fenétres, et il fallut, en attendant qu’on nous en envoyat de Constantinople, nous contenter pour toute fermeture de quelques feuilles de papier trouvées au fond de nos malles, et de vieux journaux dont M. Blondeau voulut bien faire l’aumone a notre misere.

Des le premier jour de notre installation dans notre nouvelle residence de Kustendjé, le drapeau francais flotta an-dessus de nos tétes, et nous eumes le bonheur de voir a son ombre la ville infortunée revenir insensiblement a la vie. Déja l’intendance francaise lui donnait une animation insolite tous les dimanches, qui étaient les jours de paye des ouvriers occupés a faucher dans les steppes. Des le milieu de juillet, les premiers ouvriers terrassiers arrivaient de Valachie, et leur nombre s’accrut rapidement.

3

Friday, February 4th 2011, 11:59am

Kustendjeh, 1856

Quoted from "Bulgarie..."

A un mois a peine d`intervalle, nous avons pu voir le silence de la mort faire place au mouvement Ie plus bruyant et le plus étrange qu’il soit possible d'imaginer. Toutes les populations de l'Orient semblaient s’étre donné rendez-vous. Aux jours de repos, les Valaques se livraient a leurs danses nationales,pendant que le Russe, le Cosaque et le Bulgare s’abreuvaient de rakiou (1); et tous tombaient bientot ensemble, les uns de fatigue, les autres d’ivresse. Le Grec, le Juif, l`Arménien, s'agitaient au milieu de toute cette foule, cherchant toujours quelque occasion de gain.

Le Tatar, derriere la fumée de son tchibouk, semblait quelque fois regretter la sévérité du Prophete, et le Turc, les jambes croisées devant la porte de quelque cafedji de bas étage, conservait l’impassible gravite dont il se ne depart jamais. Rien n’était plus curieux.et plus bizarre a la fois que le mélange de tous ces costumes, qui, par leurs contrastes, produisaient souvent le plus charmant effet. La robe blanche bordée de couleur rose du Cosaque se détachait avec beaucoup de charme sur le sombre habit de bure du Bulgare, et les brillantes couleurs du vetement turc se groupaient bien avec les draperies antiques du Valaque a la physionomie intéressante. Des populations entieres de Cosaques, femmes, vieillards, enfants, étaient venues travailler pour les approvisionnements militaires; mais ces familles, dont tous les membres avaient pu etre em-ployés aux travaux de fauchage, de fanage et de transport des foins, disparureut des que la récolte dans les steppes fut terminée. Les petites meules de fourrages preparées dans la plaine ne demandaient plus qu’une surveillance active, a cause des immenses incendies qui mirent souvent en alerte toute la population de Kustendjé.
(1) Eau-de·vie de grains

Toute l’activité des ouvriers de l'intendance se trouva concentrée sur ce dernier point tant que durerent la construction des grandes meules et les travaux de pressage et de cerclage des bottes de foin, destinées a étre prochainement embarques. Les approvisionnements qui out pu étre failt ont été considérables, et plus de cent mille quintaux de foin ont été récoltes dans un carré qui n`a que dix kilometres de coté.

Les travaux de terrassement ne contribuerent pas peu, eux aussi, it l'animation de Kustendjé. La population valaque dont nous avons parlé y était exclusivement employee; les Valaques ne sont pas forts, mais ils sont laborieux, tandis que les Turcs sont paresseux et les Cosaques presque continuellement ivres, quand le rakiou est a leur portée. Nous avons taché plus haut de dépeindre la foule qui s’agitait aux heures et aux jours de repos autour des logements de l'entrepreneur et des ouvriers. Notre habitation, placée a tres-peu de distance, n'était pas complétement a l’abri des inconvénients du voisinage. ll nous arrivait souvent de le maudire, quand, harcelés la nuit par de microscopiques compagnons de lit, nous tachions d’allumer une bougie que le vent venait éteindre a travers les fissures de notre palais. Nos rapports étaient continuels avec les ouvriers.

Les journées entieres se passaient souvent an milieu d’eux, et notre quartier, peu éloigné du leur, recevait de leur part de fréquentes visites. Ils n’étaient pas toujours d’accord avec l'entrepreneur des travaux, et leurs réunions memes ne se passaient pas toujours sans altercations et sans rixes. Les ofiiciers francais étaient ordinairement pris pour juges des contestations. Rien de plus pittoresque que ces jugements vraiment antiques. C'était presque zoujours le matin que les parties choisissaient, comme l`heure ou l’esprit du juge devait étre plus éclairé. Les Orientaux, en effet, ne sont jamais mieux disposés qu’apres leur premier kief, et c‘est a cette heure-la qu’il faut les prendre si l'on veut en obtenir quelque chose.

Au moment donc ou, apres nous etre rassasiés de riz, nous montions le motin sur la galerie de notre chalet pour faire notre kief, et chercher at l'horizon une voile nouvelle, les plaideurs venaient se placer en cercle dans la cour, derriére notre interpréte; du haut de la galerie, le juge entendait successivement accusateurs et accuses, rendait son arret, et tout le monde se retirait satisfait sans songer a un appel impossible. Il suffisait presque au juge de se montrer pour terminer tous les différends des nations; telle est la docilité des populations orientales, et tant est grand le respect dont elles sont pénétrées pour le nom francais.

Les vieux prejuges disparaissent peu a peu, et, a la vue de ces Turcs qui, negligeant les lumieres de leur iman, venaient mettre leurs querelles aux pieds d’un officier francais, j’aimais a songer qu’a Constantinople meme c`est a la justice francaise que Turcs, raias et Francs ont le plus souvent recours. Mais c`était sur le rivage que se voyait la plus vive animation: les travaux de l'intendance y appelaient dans la semaine le plus grand nombre des ouvriers, de meme que le terrassement de la route occupait exclusivement les hommes de la mission a mi-cote de la falaise. Le rivage n’etait pas moins anime, du reste, le dimanche, jour de toilette générale. Les familles cosaques se faisaient surtout remarquer par une absence complete de la plus elémentaire pudeur. On s`imagine facilement le facheux effet que fait sur l’esprit des Ottomans, de moeurs toujours si séveres au moins a l’extérieur, le spectacle d'ivrognerie, de débauche, de fourberie, de lacheté, que les populations chrétiennes dégradées de l'Orient ne donnent que trop souvent.

De notre habitation, placée sur le bord de la falaise et sur le point culminant du cap, nous voyions la ville entiere enveloppée par la mer. J’ai dit que c’était sur la plage qu’avait lieu tout le mouvement; au-dessus du cap quelques tentes turques ne semblaient avoir été jetées la que pour augmenter encore l'imposant aspect de calme et de solitude des ruines. Trois fois par jour, le muezzin, du haut de son minaret, jetait sa voix perdue au desert. Ce petit tableau, que nous ne nous lassions pas d’admirer, n’était pour nous qu`une trop fidele image de la Turquie tout entiere: vie et mouvement, en effet, sur les rives maritimes et partout ou s’agite l’industrieuse activité des populations étrangeres; partout ailleurs solitude et mort, que la voix expirante de Mahomet ne saurait ranimer.

Kustendjé nous parut transfiguré durant tout le mois de septembre,
et il ne fallait rien moins que la vue de ses ruines pour nous rappeler son premier aspect. Notre colonie s'augmenta d’un nouveau détachement de soldats d’infanterie de marine, d’une vingtaine d’hommes. Un fournisseur de l'armée établit a Kustendjé ses entrepots, et deux de ses commis vinrent grossir notre petite societé francaise. Nous eumes aussi de charmantes visites: dans les derniers jours du mois d’aout, M. Grandt, négociant anglais a Bukarest, accompagné de M. Power, commissaire de l'armée anglaise, etaient venus nous demander l'hospitalite d'un jour. MM. de Lémon et Place, consuls de France, passerent successivement par Kustendje, se rendant l’un a Constantinople et l`autre a Jassy. Des que la récolte des foins fut terminée, de nombreux navires se balancerent sur notre golfe, qui n'avait recu que la visite hebdomadaire du petit remorqueur chargé de la correspondence avec Varna; ces navires venaient charger des foins.

Nous eumes aussi l'occasion de voir quelques capitaines, qui ne marquaient souvent leur passage a Kustendjé que par l'extermination du gibier des alentours. Les eaux du golfe eurent successivemeut l’honneur de caresser les flancs du City-of-Manchester et de l’Océan-Hérald. Ce dernier clypper nous amena deux charmantes voyageuses, dont l`une était la fille du capitaine, Américain plein d'amabilité et de distinction. L’Océan-Hérald avait quitté les Etats—Unis depuis plus`d’un an, et ses deux passageres, du fond d’un ravissant boudoir flottant, avaient essuyé toutes les tempetes, avaient assisté a toutes les péripéties les plus émouvantes de la guerre.

Nous rencontrames un jour ces deux dames dans les rues de Kustendjé; les Turcs étonnés ne détachaient pas leurs yeux de ce spectacle si nouveau pour eux. L`Océan-Herald partit le lendemain pour Kamiech. 'Notre désert avait pris it nos yeux un charme imprévu. Je me rappelle encore avec bonheur nos gaies reunions, quand, apres le diner, nous nous plaisions, au milieu d`une causerie intime, a jeter la fuméé de nos cigarettes a la brise du soir. Nos ruines s`illuminaaient des teintes du soleil couchant; et nous aimions a laisser voler nos réveries vers la France, que rien ne nous rappelait que cette Iumiére meme qui nous venait de l'Occident. Le comfort méme manquait plus a notre maison, et notre sobriété cosaque avait fait place a de joyeux festins. Nous avions avec nous un Grec qui aurait pu donner des lecons de grammaire, qui avait été sergent dans l'armée russe, et qui, apres avoir fait tous les rnétiers, avait fini par se faire cuisinier. ll quitta cette derniére profession au moment de notre depart pour devenir courtier interprete a Varna. ll nous détestait cordialement; aussi craignions-nous quelquefois que ses instincts patriotiques ne lui fissent commettre quelque erreur grave sur la qualité de ses assaisonnements.

4

Friday, February 4th 2011, 2:12pm

Kustendjeh, 1856

Quoted from "Bulgarie..."

Toutes nos craintes se dissiperent en nous trouvant en vie le lendemain du jour ou Léonidas (c’était son nom), frappé au coeur, apprit la nouvelle de la prise de Sebastopol. Il était d`ailleurs surveillé par son éleve souvent récalcitrant, Tott, l’un des soldats de la mission, qui, des notre arrivée en Dobroudcha, s’était emparé des fonctions de chef de cuisine; et qui, des le premier jour, excella dans un art qu‘il n’avait jamais appris. Mais Tott ne pouvait suffire a tout, il était aussi bon cuisinier que mauvais domestique: on dut songer a lui chercher un suppléant.

J’avais remarqué un jeune ouvrier valaque, dont j’avais méme fait quelquefois mon infirmier. Sa physionomie douce et intelligente, encadrée de ses longs cheveux, ombragée de son large chapeau de feutre, était un des types roumains les plus remarquables que j`aie rencontrés. J’avais été a meme d’apprécier la bonne volonté et l`intelligenoe de Costaki; et je ne manquai pas de le présenter comme remplissant toutes les conditions désirées. On le trouva cependant d'un trop pittoresque négligé, la difiiculté était de le civiliser en un jour; mais il était Roumain, et ce titre suffisait pour qu’on put tout lui demander. Le caporal se chargea de lui donner le baptéme de la civilisation.

Il le mena sur le bord de la mer, le dépouilla de sa grande robe valaque, de son large chapeau et méme de ses beaux cheveux. Il fut procédé a une toilette complete, et nous fumes servis a déjeuner par un domestique en pantalon de nankin et en redingote noire boutonnée. Le pauvre Costaki avait encore les veux mouillés de larmes: a la vue de ses cheveux coupés et de son nouveau costume, il s’élait mis a pleurer en songeant a sa mere, <<qui, disait-il, ne le reconnaitrait plus». Toudor, le cocher de la mission, était un Transylvain qui, aprés avoir servi dans la guerre de Hongrie, s’était réfugié en Valachie.

Son large chapeau de feutre noir, qui cachait presque complétement sa petite téte entourée de longs cheveux flottant sur les épaules, donnait a son costume europeen un aspect étrange. L'unique pensée de Toudor était d`avoir six chevaux a sa carrousse, et de tenir en ses mains de longues guides. Je ne puis songer encore sans sourire a tous les subterfuges, a tous les grande et petits moyens qu’employait Toudor pour eviter l`humiliation de n’avoir que deux chevaux a conduire. Aussi que de soupirs lui entendions-nous pousser quand il lui fallait, a travers les steppes, conduire un char attelé de vieux chevaux et charge d’outils et de bagages! Il avait cela d’ailleurs de commun avec tous les cochers de Valachie, qui se croient déshonorés quand ils n’ont pas au moins quatre chevaux a guider. De meme, beaucoup de boyards n’oseraient pas parcourir les rues de Bukarest avec un attelage de deux chevaux: il n'est pas rare d`en rencontrer qui en out dix a leur voiture.

Vers la fin du mois de septembre, un jeune voyageur anglais, H. Dodson, qui, ne reculant pas devant notre triste comfort, était venu passer quelques jours aupres de nous, emmena en Crimée l’un de nos amis de Paris qui etait venu nous visiter. Ce depart fut pour nous comme la premiere brume d‘automne. Vers le milieu d’octobre, nous quittames a peu pres tous Kustendjé, ou les travaux étaient terminés; toute l'activité était concentrée alors sur les rives du Danube.

Je ne quitterai pas Kustendjé sans faire une derniere excursion sur les rives des lacs que j’explorai si souvent le fusil sur l'épaule, et d’ou je faillis un jour ne pas revenir par suite de l`explosion de mon arme. Quand on suit vers le nord le rivage de la mer, on voit a quatre kilometres de ce point disparaitre les falaises, et la cote n’est plus formée que par des dunes. Le premier lac que 1’on rencontre a quelques kilometres de Kustendjé, apres avoir traverse le petit village tatar d‘Anadolkeui, est le petit lac de Kutchuk-Gueul. Pres de ses rives coule une source dont les eaux fraiches et pures remplacerent souvent pour nous les fontaines de Bourgogne et de Guyenne. Nous ne pumes jamais nous habituer complétement aux eaux saumatres des lacs et des puits de la Dobroutcha: Nec aquis adsuevimus istis, avail dit Ovide bien avant nous, et ceux de mes lecteurs qui ont du boire par force de l`eau croupissante comprendrout les jeuissances que nous éprouvions a nous abreuver a la source d`Anadolkeui.

Un peu plus loin que Kutchuk-Gueul, et a sept ou huit kilometres de Kustendjé, un beau lac, que les Turcs appellent lac de lait (Suth-Gueul), brille au soleil comme un bras de mer; nous nous plaisions a l'appeler lac d’Ovide. Le grand poéte exilé a-t-il meme jamais visité ses rives ? La douleur le rendait trop injuste envers ces lieux pour qu’il ait daigné les chanter, et rien dans ses vers ne nous les désigne; ce qui a 'pu faire dire a M. de Humboldt, dans son Cosmos, qu’Ovide n'a pas senti la majestueuse beauté de la nature qui l’entourait.

Le lac de Suth-Gueul n’est séparé de la mer que par une dune de sable tres-étroite, a travers l'aquelle il déverse ses eaux. Ca et la de grands roseaux croissent sur ses rives, et partout ailleurs ses flots limpides viennent se briser sur le galet. Sous le saule de Pollas, le seul arbre que l‘ou remarque dans les steppes, la vue du lac est charmante: ses grandes falaises de craie blanche jettent au loin leurs reflets, auxquels viennent harmonieusemeut se joindre ceux d’une petite ile boisée.

Nous l’avions appelée l’ile d`Ovide (1). L’un de nous a cherché en vain le tombeau du poéte sous les grandes lianes de l`ile solitaire. Une image de la Panagia (2), fixée contre un arbre, au-dessus de la natte d’un pauvre pecheur bulgare, fut la seule trace qu’il y vit du séjour de l'homme. C`est sur les rives du lac de Suth-Gueul que le terrible fléau de 1854 était venu frapper notre armée. Nous foulames bien souvent sans le savoir d`héroiques dépouilles a Pollas, a Kanara, a Kergalik, ou aucune trace du passage des Francais n`est restée pour rappeler de douloureux souvenirs.
(1) Une vague tradition du pays est peut-étre la seule trace que l‘on trouverait du séjour du poéte romain dans la Dobroudcha. Le géographe Baudrand dit qu‘iI y a dans cette region un lac qui de son temps s‘appelait encore vulgairement dans la langue du pays Ouvidove iesero (lac d`Ovide).
(2) Nom grec de la sainte Vierge, la toute sainte.

Kustendjé c‘était en diet un point tres facile it défendre. L’isthme, large de deux cent cinquante metres, était fermé par une enceinte bastionnée; quatre redoutes, a des distances variables de trois cents a cinq cents metres, formaient une ligne qui suivait a peu pres l`enceinte antique et en défendait les approches.
La place fut bombardée par les Russes en 1812; elle se rendit sur une simple sommation en 1829. Depuis cette époque elle est démantelee. Vu le peu de développement du front, dit M. Blondeau, il serait tres facile de Ia remettre en état de defense. Toute cette partie de la Turquie est d`ailleurs peu fortifiée. La vieille forteresse de Kara-Herman, l‘ancien Istrus n’est plus qu’une mauvaise petite redoute en terre qui n’est plus entretenue depuis longtemps.

Social bookmarks