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Dan Sambra / Administrator

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Friday, February 1st 2013, 11:22am

1894: Histoire de la guerre de Crimée, Camille Rousset, Dobrogea, Kustendje, Braila, Constanta


1894: Histoire de la guerre de Crimée

Autor / Hrsg: Camille Félix Michel Rousset (1821-1892)
Titel: Histoire de la guerre de Crimée
Ausgabe: Troisième éd.
Ort: Paris
Verlag: Hachette
Jahr: 1894


Quoted from "Guerre..."

Livre premiere, IV

Le choléra. — Expédition de la Dobroudscha. — Désastre de la première division.

Le 5 et le 6 juillet, aux environs de Varna, le maréchal de Saint-Arnaud et lord Raglan
Saint-Arnaud
avaient fait successivement à Omer-Pacha les honneurs de deux belles revues; trois divisions françaises, la première, la troisième et la quatrième, y avaient figuré avec leur artillerie, le premier jour; le lendemain, c’était la brigade des gardes, grenadiers, fusiliers, cold-stream, et la brigade écossaise, qui formaient ensemble, sous les ordres du duc de Cambridge, la première division de l’armée anglaise. On avait applaudi également les highlanders et les zouaves.

Les troupes étaient magnifiques, pleines d*entrain. Il n*y avait pas beaucoup de malades dans les hôpitaux, mais dans les camps il fallait déjà compter avec les malingres. Certaines conditions de climat et d’alimentation commençaient à influer, parmi les Français notamment, sur la santé générale. Les hommes faisaient abus de fruits encore verts, et sur le plateau de Franka les chaudes journées étaient suivies de nuits très fraîches. Vers la fin de juin, à Varna, le médecin en chef de l’hôpital avait constaté un premier cas de choléra foudroyant ; il y en eut un second le 3 juillet. On apprenait en même temps que le fléau s’était montré en Provence, et que sur des bâtiments partis de Marseille ou de Toulon il avait déjà fait des victimes. Un bataillon du 5*» léger, embarqué pour l’armée d’Orient, avait ainsi perdu sept hommes pendant la traversée.

L’affreux mal semblait marcher par étapes : le Pirée, Gallipoli, Constantinople, Andrinople, étaient successivement frappés, Gallipoli surtout, avec une violence extrême. Le duc d’Elchingen, qui avait signalé le premier sur ce point l’apparition du terrible ennemi le 7 juillet, atteint lui-même le 13, mourait le 14; le 17, le général Carbuccia était emporté en quelques heures ; dans la seule journée du 19, on comptait quarante-trois morts. En dix-sept jours, sur un effectif moyen de 7 800 hommes, la garnison de Gallipoli en avait perdu 234; au Pirée, en dix jours, la brigade Mayran se trouvait diminuée de 105 hommes .

Le danger, à Varna, n’était pas à beaucoup près aussi grave ; jusqu’au 19 juillet, il n’y avait pas eu plus d’une trentaine de cas bien marqués ; mais partout on constatait des symptômes avant-coureurs de l’épidémie. Existait-il quelque moyen de soustraire l’armée à cette fatale influence? Le 19 juillet, le maréchal de Saint-Arnaud décida subitement une expédition dans la Dobroudscha, comme il avait décidé, la veille, l’expédition de Crimée. L’action, le mouvement lui semblait le meilleur des préservatifs pour la santé des troupes, qui avaient d’ailleurs besoin de se refaire aux habitudes et aux fatigues de la marche ; en outre, à la veille de la grande affaire qu’il était important de tenir secrète le plus longtemps possible, il fallait donner le change aux Russes et les retenir hors
de la Crimée par la préoccupation d’une attaque à soutenir sur le Danube ;
enfin, le maréchal voulait essayer une troupe nouvelle qui était de son invention et qu’il avait appelée d’un nom superbe, les spahis d’Orient.

Il y avait dans les armées turques, à la suite des troupes régulières fournies par le nizam et le redif, une tourbe de gens de pied ou de cheval, sans organisation, sans consistance, sans discipline, qu’on nommait les baschi-bouzouks; c’étaient des hommes qui, sans être soumis à l’incorporation dans les cadres, devaient néanmoins à l’État, personnellement et à leurs frais, le service de guerre; comme ils étaient pour la plupart Asiatiques, le plus grand nombre s’étaient rattachés à l’armée d’Asie el n’avaient pas peu contribué à ses nombreuses disgrâces ; mais on pouvait compter qu’il y en avait de 20 à 30 000 à l’armée de Bulgarie.

Faire de ces irréguliers, sous des officiers français, une cavalerie analogue aux cosaques et suffisante pour escarmoucher contre eux, telle était une des idées favorites du maréchal de Saint-Arnaud ; et pour la traduire en fait, il avait demandé qu’on lui envoyât d’Algérie le général Jusuf. Omer-Pacha tenait fort peu sans doute à ses baschi-bouzouks ; mais c’était des vrais croyants, souvent des fanatiques, à faire passer sous le commandement des giaours; il y avait quelque danger à tenter l’aventure sur l’insistance du maréchal. Omer, après quelque hésitation, finit par l’autoriser. L’armée française avait aussi une certaine espèce de baschi-bouzouks à sa suite, des aventuriers plus ou moins militaires, de toute race et de tout pays, d’anciens officiers tombés par leur faute dans la triste condition du retrait d’emploi ou de la réforme. Le général Jusuf, avec l’agrément du maréchal, trouva là dedans des cadres pour ses baschi-bouzouks de naissance; mais dans les grades élevés on eut soin de n’admettre que des officiers en état de service et que d’honnêtes gens dans les emplois comptables.

Il y eut, le 9 juin, un arrêté du maréchal portant organisation, sous le nom de spahis d’Orient, d’un corps provisoire de cavalerie légère indigène en huit régiments à quatre escadrons de 128 chevaux, tout compris ; le cavalier devait avoir par jour un franc de solde et quatre kilogrammes d’orge pour son cheval. Des hommes à qui le gouvernement turc ne donnait rien furent séduits par cette munificence : le 6 juillet, le chiffre des spahis incorporés s’élevait à 2427 hommes distribués en six régiments, et qui, par les soins de l’artillerie, furent bientôt armés de fusils et de lances.

« J’avais cru, écrivait, trois jours après, le maréchal à l’empereur qui
Coldstream guards
trouvait cette institution bien coûteuse, j’avais cru que les baschi-bouzouks étaient des bandits : ce sont des soldats qui, avec le général Jusuf et ses officiers, se montrent obéissants, disciplinés et pleins de bonne volonté. Sa Majesté ne perdra pas de vue que j’ai très peu de cavalerie et que les Russes en ont une considérable et très bonne. Je ne peux pas éreinter mes cinq régiments en les opposant aux nuées de cosaques que les Russes jetteront autour de moi : ce sont les spahis d’Orient, bien commandés et braves, soutenus par le régiment de cavalerie turque mis à ma disposition, que je leur opposerai avec avantage. Le général Jusuf a aujourd’hui près de 3 000 cavaliers bien montés qui ont autant d’ordre que les spahis d’Afrique en avaient après six mois d’organisation. »

L’ordre général signé par le maréchal de Saint-Arnaud, le 19 juillet, disait en termes exprès que les spahis d’Orient allaient se porter dans la Dobroudscha pour y faire une reconnaissance, et qu’afin d’appuyer ce mouvement, les trois premières divisions de l’armée se mettraient successivement en marche du 21 au 23.

La première devait se rendre à Mangalia, y prendre position, et de ce point échelonner trois bataillons jusqu’à Kustendjé, où serait envoyé un régiment qui pourrait même, au besoin, être poussé de deux marches en avant. La deuxième avait pour ordre d’occuper Bazardjik, et la troisième Kostoudscha, en éclairant, à une marche plus loin, celle-ci par une brigade, la route de Silistrie, celle-là par des bataillons détachés, les routes de Silistrie, de Rassova et de Mangalia.

Un escadron de hussards et un convoi d’arabas, chariots du pays attelés de bœufs ou de buffles, étaient attachés à chacune des trois divisions; la quatrième, qui ne marchait pas, devait recueillir leurs malingres près de son campement. D’après le tracé de leur itinéraire, la deuxième et la troisième ne s’éloignaient pas beaucoup de Varna, et Tune d’elles au moins ne quittait pas du tout la région boisée qui était parfaitement salubre; seule la première et les spahis d’Orient allaient toucher cette terre de mauvais renom, la Dobroudscha proprement dite, mais la toucher seulement; avant le 5 août, tout devait être fait et achevé.

L’infanterie de la première division, moins le 1” régiment de zouaves,
Arabas
commença son mouvement le 21 juillet; le lendemain les spahis la rejoignirent et prirent la tête de la colonne. Comme le général Canrobert était parti avec la commission chargée de reconnaître les abords de Sébastopol, le général Espinasse faisait provisoirement fonction de divisionnaire, et le colonel Bourbaki commandait à sa place la première brigade. Le 23, le maréchal crut devoir modifier ses instructions du 19. Le 1” de zouaves et les vivres devaient être transportés par mer à Kustendjé où toute la division avait ordre de se réunir afin de soutenir le général Jusuf ; la deuxième allait appuyer de Bazardjik sur Mangalia, et la troisième de Kostoudscha sur Bazardjik.

Cependant les plus tristes nouvelles ne cessaient d’arriver au quartier général, de Constantinople , du Pirée, de Gallipoli surtout. D’après le rapport du médecin inspecteur Michel Lévy, le chifiFre des malades, dans tous les hôpitaux de l'armée, avait plus que doublé depuis le commencement du mois; du 16 au 22 juillet, il y était entré 696 cholériques, dont 276 étaient morts. A Varna même , le mal empirait. Du 22 au 23, pour un nombre égal de quarante cas par vingt-quatre heures, il y avait eu le premier jour 14 morts, le lendemain 27. « Ces nouvelles conditions de l'état sanitaire, écrivait le maréchal au ministre de la guerre le 24 juillet, sont un motif de plus pour que je me félicite du mouvement qu’opèrent aujourd’hui les trois premières divisions de l’armée, puisqu’il aura pour avantage de les soustraire momentanément à l’influence cholérique qui s’exerce ici. »

Le 28 juillet, la commission qui avait été chargée de faire dans les eaux de Sébastopol une reconnaissance maritime et militaire était de retour à Varna; aussitôt lord Raglan, sir Edmund Lyons, sir George Brown, les généraux Canrobert, de Martimprey et le colonel Trochu se réunissaient chez le maréchal. A l’unanimité les commissaires déclaraient que le grand projet était réalisable avec chance de réussir; mais, d’autre part, pouvait-on et devait-on laisser Omer-Pacha livré sur le Danube à tous les entraînements d’une force dont la direction lui échappait et d’un cours d’événements qu’il n’était pas en état de régler seul, alors que l’appui moral et matériel des colonnes autrichiennes paraissait devoir lui faire encore pour quelque temps défaut?

Telle fut la question que le maréchal de Saint-Arnaud soumit à la conférence. Les opinions se partagèrent comme elles se partageaient entre les cabinets de Paris et de Londres, les Anglais s’occupant moins de l'Autriche, du Danube et d’Omer-Pacha que de Sébastopol, tandis que, sans négliger Sébastopol, les Français prenaient plus de souci d’Omer-Pacha, du Danube et de l'Autriche. Après avoir entendu les uns et les autres, lord Raglan et le maréchal décidèrent que les apprêts d’une descente en Crimée seraient poussés avec une nouvelle ardeur.

C’était quinze jours à passer encore. « D’ici là, écrivait au maréchal Vaillant le maréchal de Saint-Arnaud, les événements qui auront marché sur le Danube auront parlé et décidé la direction de nos mouvements. Cette politique de la guerre d’Orient, toujours incertaine, toujours expectante, déconcerte beaucoup d’esprits ardents, aiguise toutes les impatiences, et je suis assuré qu’elle fait gloser en Angleterre et en France ; mais cette incertitude, qui a pesé si lourdement sur les négociations avant la guerre, pèse non moins lourdement sur la guerre elle-même, par la raison que les armées alliées ont été constituées d’abord pour être les auxiliaires de la diplomatie dont elles partagent le sort. Elles ne seront organisées pour faire la guerre offensivement, à grande distance, en brusquant les événements, que trop tard pour qu’elles puissent promptement mettre fin à la crise. La prise de Sébastopol, réalisée par une courte apparition qui n’est pas sans analogie avec un coup de main, est le seul moyen qui s’offre à nous de sortir d’une situation si pénible pour tout le monde. L’état de choses sur le Danube, le choléra, le parc de siège [que je n’ai pas encore], nous permettront-ils de le saisir dans une période de quinze jours après laquelle il sera trop tard? C’est ce que VOUS apprendront mes premières dépêches. »

A la fin de cette lettre et dans une autre datée du même jour, 29 juillet, le maréchal donnait au ministère quelques nouvelles de la reconnaissance dirigée par le général Jusuf vers la Dobroudscha : « L’état sanitaire des trois divisions qui font en ce moment au nord de Varna la promenade militaire dont je vous ai rendu compte est satisfaisant, disait-il, et tout indique que ce déplacement déterminera les effets favorables que j’en attendais. Le général Canrobert part ce soir pour aller rejoindre le commandement de sa division et donner les ordres d’ensemble pour le retour. » Après avoir expédié son courrier, le maréchal s’embarquait à Constantinople, afin d’y hâter, par sa présence, l’achèvement des chalands et de tous les engins destinés à l’expédition d’Anapa naguère, et qui, de ce projet mort-né, avaient passé comme un legs à l’entreprise naissante de Sébastopol.

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Friday, February 1st 2013, 12:08pm

1894: Guerre..., partea #2

Quoted from "Guerre..."

Parti de Varna le 29 juillet, le général Canrobert débarquait le 31
Spahi
à Kustendjé. Il y trouvait sa division frappée, mutilée, luttant sans espoir contre un ennemi sans pitié. La chaleur, la fatigue, le manque d’eau, peut-être l’insalubrité du sol avaient combattu pour le choléra, qui, depuis Franka, marchait dans ses rangs, spectre invisible, attendant, pour apparaître, l’occasion favorable et l’heure. La division, avant le départ, comptait 10590 hommes. Elle avait quitté, le 21 juillet, son campement, impatiente de voir les Russes, allègre, joyeuse, charmée de traverser des bois, des ruisseaux, des ravins tapissés de verdure; mais à la hauteur de Baltchik le paysage avait changé tout à coup.

De là jusqu’à Kustendjé, le terrain s’abaissait par une pente insensible ; plus d’arbres: de hautes herbes, desséchées, ondulant comme les flots sous le vent de mer; plus d’eaux courantes : de distance en distance des lagunes saumâtres, des puits mal entretenus, souvent comblés, presque toujours fétides; des villages misérables et déserts ; à rapproche de la colonne, les habitants disparaissaient avec leur bétail dans les profondeurs de la plaine. Le 25 juillet, la division bivouaquait aux environs de Mangalia; elle n’avait eu, depuis son départ, que quatre cholériques, frappés dès la première étape. La marche, courte le 26, fut, les deux jours suivants, longue et pénible, sous le poids d’une chaleur accablante; le 28, la colonne, dépassant Kustendjé, s’arrêta près d’une lagune, au village de Pollas [Dan: Palas]. Le choléra s’était déclaré; depuis la veille, il avait touché vingt-sept hommes.

Le 1” régiment de zouaves, venu par mer à Kustendjé le 25, n’avait pas, en débarquant, un seul cholérique; le lendemain et le surlendemain, il en eut huit; le 28, plus de cinquante. Ce jour-là, ses deux bataillons avaient reçu du général Espinasse l’ordre de partir sac au dos, afin de soutenir les spahis d’Orient. Des coureurs que les Russes, en évacuant la Dobroudscha, avaient laissés pour battre l’estrade et donner des nouvelles, étaient signalés à Kargalik, et le général Jusuf avait hâte de les joindre. « Nous avons mordu sur les Russes et brûlé de la poudre avec leurs cosaques », écrivait-il après un court engagement qui ne valait pas ce beau style. En somme, les anciens baschi-bouzouks y avaient assez mal fait, en laissant aller leurs officiers presque seuls à la charge : c’était ainsi que le capitaine du Preuil avait reçu huit coups de lance, heureusement sans gravité.

Le lendemain 29, le général Jusuf poussait jusqu’à Doukoundjé, à 17 ou 18 kilomètres
Zouave
au delà de Kargalik, et célébrait avec un nouvel enthousiasme une nouvelle rencontre. Il atteignait du coup les limites de ce qu’en fait de bulletins militaires on nommait, entre africains, la fantasia, « Nos spahis d’Orient, s*écriait-il, ont fait des merveilles; ils se sont battus comme des lions, et les officiers français qui les commandent avaient toutes les peines du monde à contenir leur ardeur et à mettre dans leurs mouvements Tordre et l’ensemble qui assurent le succès. La journée d’hier m’avait laissé quelque doute sur leur entrain; le combat d’aujourd’hui les a réhabilités dans mon estime; mais je suis désolé d’avoir à vous confier qu’ils ont sali leur succès par des actes indignes d’une nation qui se respecte. »

Comme les Arabes, ni plus ni moins féroces, les spahis d’Orient avaient coupé des têtes, et, après le dégoût de se les voir offrir, le général Jusuf avait eu la déplaisante obligation d’écrire au commandant des cosaques pour désavouer, au nom de l’armée française, une atrocité révoltante. Les zouaves, quoique partis sans sacs cette fois, et au pas de course, n’avaient pas pu, en suivant d’assez près les spahis, les empêcher de la commettre. Un violent orage les avait surpris à moitié route, et le choléra contraints à rétrograder. Parmi des hommes haletants, trempés de sueur, inondés de pluie, le fléau n’avait eu qu’à prendre au hasard. « L’épidémie offre un caractère alarmant, disait le général Jusuf; les hommes tombent foudroyés, et la mort les saisit avant qu’on ait pu leur donner des soins. » Le retour fut lent et douloureux ; les Arabas qu’on avait fait venir en hâte de Kargalik ne suffisaient pas pour ramener les victimes; il fallut porter le plus grand nombre à bras jusqu’à l’ambulance. Elle reçut ainsi d’un seul coup quatre-vingts mourants; les morts étaient déjà confiés à la terre. Pendant cette journée fatale, la division venait de Kustendjé rejoindre à Kargalik son avant-garde ; marche inutile, car, le lendemain. Tordre était donné de reprendre le chemin de Varna.

La retraite commença : elle dura vingt jours. Les douze premiers, jours néfastes, ont gravé dans la mémoire des survivants les scènes douloureuses qui attristaient leurs regards à toute heure, et dont la monotonie désespérante a plus profondément pénétré leur souvenir. Rien ne lassait, rien ne rebutait le zèle des médecins militaires ; mais ils avaient beau se multiplier dans les corps ou à l'ambulance, épuiser leur temps, leurs forces et leurs ressources, ce qu’ils pouvaient était bien au-dessous de ce qu’il aurait fallu, de ce qu’ils auraient voulu faire : il n’y avait assez ni de médicaments, ni de boissons fortifiantes, ni même absolument de vivres.

Ce qui manquait surtout, c’étaient les moyens de transports : arabas, voitures d’artillerie, litières,
Zouave
cacolets, chevaux de hussards, tout était comblé de malades ; mais tous les malades ne pouvaient y trouver place. Alors on voyait les soldats valides se charger de ceux qui restaient; on soutenait sous les bras ceux qui pouvaient marcher encore; d’autres étaient portés sur des fusils placés en croix, beaucoup sur des couvertures, sur des sacs de campement transformés en civières. Souvent, trop souvent, c’était quelqu’un des porteurs qui venait à défaillir; on appelait des camarades pour le remplacer, pour le porter lui-même. Trop souvent aussi, les traits crispés, la face bleuie, les membres contractés, un agonisant s’agitait dans une dernière convulsion, poussait une dernière plainte; on s’arrêtait : il était mort.

Alors, de la pointe de leur sabre ou de leur baïonnette, les survivants creusaient sur le bord du chemin une fosse bien peu profonde; et quand sur le pauvre corps ils avaient ramené un peu de terre avec des herbes sèches, ils se découvraient tous, l’un d’eux murmurait une courte prière, puis ils reprenaient silencieusement leur chemin, rapportant avec soin le sac de leur camarade, ses armes et ses cartouches; car il ne fallait pas que l'ennemi, s*il revenait par là, se fit un trophée de ses dépouilles et triomphât de cette mort que le choléra seul avait faite. Telles étaient les scènes qui se renouvelaient tous les jours. C’est assez que l’historien en ait tracé pour une fois l’image; c’est assez qu’une seule esquisse ait déjà fait dans sa main trembler la plume; elle échapperait à qui voudrait décrire trop exactement de si cruelles douleurs.

Sans se soucier de couvrir la retraite, en tenant avec ses cavaliers l'arrièregarde, le général Jusuf avait, au contraire, fait demi-tour et pris les devants. On suivait à la trace les baschi-bouzouks, par les morts qu’ils laissaient sans sépulture et les malades qu’ils abandonnaient sans secours. En arrivant à Kustendjé, où ils avaient passé la veille, on trouva les rues jonchées de cadavres et les maisons pleines de mourants. Ce fut au bivouac de Pollas que le général Canrobert reprit le commandement de sa division. Les soldats, mécontents du général Espinasse, se montrèrent heureux de retrouver un chef qu’avait toujours signalé son zèle attentif aux besoins de ses hommes. Par le bâtiment à vapeur le Pluton, qui partait de Kustendjé pour Varna, chargé de malades, le général fit demander qu’on envoyât d’urgence à Mangalia du vin, de l’eau-de-vie, du café, du sucre, du tabac et des vivres en quantité suffisante pour remplacer les rations qui avaient été consommées, avariées ou perdues. Il décida que les zouaves, qui avaient le plus souffert, seraient ramenés de Kustendjé comme ils y étaient venus, par mer. « Moral toujours bon, disait laconiquement le colonel Bourbaki ; du chagrin, mais pas de désespoir. »

Le 6 août les deux bataillons, ou plutôt leurs débris, rentraient dans leur
Britannia
campement sur le plateau de Franka. Le reste de la division quitta Kustendjé le 1* août : elle y laissait onze cent trente malades; deux jours après, elle en avait neuf cents autres. La journée du 6, à Mangalia, fut particulièrement terrible : pendant qu’on transportait des cholériques à bord de la Calypso, un ouragan se déchaîna soudain ; trente et un de ces malheureux expirèrent sur la plage même, et vingt-cinq étaient morts sur le navire avant l’appareillage . Au débarquement à Varna, il y eut plus d’une fois de ces fins tragiques; les malades, arrivant par centaines, portés par les marins dont le dévouement fut toujours admirable, étaient déposés sur le sable; à peine y demeuraient-ils, et cependant, lorsque les infirmiers les venaient prendre pour les mener, soit au grand hôpital de la ville, soit dans les hôpitaux sous tentes établis le long de la côte, un grand nombre avaient déjà succombé. Il y avait aussi des installations hospitalières sur le plateau de Franka. C’était là qu’on transportait les moins malades, et qu’ils avaient le plus de chances d’échapper à la mort.

La 3* division était rentrée au camp le 4 août, la 2* le 9; la 1* y rentra le 18. Elle avait eu 2568 hommes sérieusement atteints par le choléra : 4886 étaient morts. Les deux autres divisions étaient beaucoup moins éprouvées. Au total, dans toutes les troupes qui avaient eu plus ou moins de part à l’expédition de la Dobroudscha, le nombre des grands malades, pour employer l’expression technique, était de 3400, et de 2475 celui des décédés. Le millier d’hommes qui faisait la différence des uns aux autres pouvait d’ailleurs être compris dans le chiffre absolu des pertes, car il fallait les renvoyer en France. Encore n’avons-nous compté que les cholériques.

Pour comprendre à quel point l’armée se trouvait affaiblie, on ne doit point oublier les hommes que d’autres affections avaient envoyés à l’hôpital, ni la foule des malingres qui se traînaient dans les camps, incapables de faire le service. Il y en avait beaucoup de cette sorte dans les troupes anglaises, quoique le choléra n’eût frappé mortellement parmi elles que 350 victimes. Malheureusement il avait également envahi les escadres. Pour ne citer que les vaisseaux amiraux, la Britannia perdit 105 hommes, la Ville-de-Paris 443, le Montebello près de 200. Les marins, heureusement, pouvaient aller chercher au large une atmosphère plus pure : en s’éloignant de la côte, ils virent l’épidémie cesser.

Quant aux baschi-bouzouks, ils avaient à peu près disparu. De 2500 au départ de Varna, le général Jusuf en avait ramené 300 à peine. Quelle était pour tous les autres la part à faire entre la désertion et la mort? Peu importe, répreuve était complète. Le gouvernement turc avait déjà renvoyé les siens. Proposé par le général Jusuf lui-même, le licenciement des spahis d’Orient fut prononcé par un arrêté du 15 août, et l’armée française se vit avec bonheur débarrassée de cette canaille.

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